Le Scanner du Business29 juillet 2026Lecture : 4 min
270 dollars la tonne : le vrai prix de l'enclavement centrafricain

Un entrepreneur centrafricain qui importe une machine ne paie pas seulement la machine. Il paie la route. Et sur le corridor Douala–Bangui, cette facture-là est l'une des plus lourdes du continent.
Le 12 juin 2026, le conseil d'administration de la Banque mondiale a approuvé un programme de 1,12 milliard de dollars destiné à transformer le corridor économique Douala-Bangui, avec une première phase de 525 millions de dollars consacrée à la réhabilitation des infrastructures prioritaires, à la sécurité routière et à la réforme de l'entretien, au Cameroun, en République centrafricaine et au niveau régional CEMAC. L'axe s'étend sur plus de 1 400 kilomètres. Il porte plus de 80 % du commerce extérieur centrafricain. Autant dire qu'il ne s'agit pas d'une route parmi d'autres : c'est le cordon ombilical économique du pays.
Les chiffres réunis par l'institution disent pourquoi le chantier est urgent. Le coût du transport peut atteindre 270 dollars la tonne. Les délais d'acheminement oscillent entre neuf et douze jours en conditions normales. Et l'on compte 38 postes de contrôle sur le seul territoire camerounais, dont 17 donnent lieu à des paiements informels. À ces frictions s'ajoute une donnée régulièrement citée dans le baromètre économique de la CEMAC : un aller-retour de camion de 25 tonnes entre le Cameroun et la RCA peut coûter plus de 3 000 dollars, alors que les frais légaux ne dépassent pas une soixantaine de dollars.
L'Observatoire des pratiques anormales (OPA), financé par l'Union européenne, a documenté le phénomène côté contrôles routiers : un aller-retour Douala-Bangui coûte en moyenne 64 000 FCFA aux camionneurs pour franchir les barrages, et jusqu'à 225 000 FCFA au maximum ; contre environ 22 900 FCFA en moyenne sur Douala-N'Djamena, pourtant plus long de 400 kilomètres. Une partie de ces sommes correspond à des frais identifiables (frais de convoi militaire, douane), mais les syndicats de transporteurs y voient majoritairement des paiements indus. Le paradoxe est connu depuis 2006, le programme régional de transit de la CEMAC prévoit un maximum de trois postes de contrôle sur Douala-Bangui. La règle existe ; c'est son application qui manque.
Pour un entrepreneur, tout cela se traduit en prix. Chaque jour de camion immobilisé, chaque billet glissé à un barrage, chaque nid-de-poule qui casse un essieu se retrouve dans le prix du ciment, de la tôle, du carburant, de l'engrais, de la pièce détachée. Et donc dans le prix de revient d'une unité de transformation agroalimentaire, d'un atelier de menuiserie ou d'une boulangerie. Réhabiliter le corridor n'est pas un sujet d'ingénieurs : c'est une politique de compétitivité pour les PME centrafricaines. Côté camerounais, la machine s'est mise en marche. Le ministère des Travaux publics a publié le 22 juillet 2026 l'avis général de passation des marchés du volet national, mobilisant environ 238 milliards de FCFA (362,9 millions d'euros), avec une ouverture des plis annoncée à partir du 12 août 2026. Le programme finance aussi des études sur les 578 kilomètres de l'itinéraire Yaoundé-Ayos-Bonis-Bertoua-Garoua-Boulaï, le déploiement de systèmes intelligents d'aide à la conduite sur 3 000 poids lourds, la réforme du contrôle de charge et l'étude d'une plateforme logistique à Édéa. La Banque mondiale table par ailleurs sur 2 000 à 4 000 emplois directs et indirects sur le cycle de vie du projet.
Le second chantier est moins commenté, mais tout aussi structurant : sortir de la dépendance à un seul débouché maritime. Le projet de corridor de transport multimodal Pointe-Noire-Brazzaville-Bangui-N'Djamena, dit « Corridor 13 » (CD13), financé à hauteur de 282 millions de dollars par la Banque africaine de développement, a vu ses premiers travaux lancés le 18 avril 2025 à Mbaïki : 221 kilomètres entre Gouga, Mbaïki et Bangui, auxquels s'ajoutent des voiries urbaines, des ponts sur la Lobaye et la Mpoko, et un volet fluvial. Le représentant de la BAD en Centrafrique, Mamady Souaré, résume l'enjeu : offrir au pays un second accès à la mer et diversifier ses approvisionnements. Le portefeuille de la Banque dans le pays atteint aujourd'hui environ 600 millions de dollars, contre trois fois moins en 2022.
Reste la question que ce média posera systématiquement : l'annonce tiendra-t-elle ? Les corridors d'Afrique centrale ont une longue histoire de plans ambitieux et de mises en œuvre lentes. Le bitume est nécessaire, mais il ne suffira pas si les 38 barrages restent 38 barrages. La réussite se mesurera à trois indicateurs simples, que Bangui Inside suivra : le délai moyen Douala–Bangui, le coût réel à la tonne, et le nombre de contrôles effectivement supprimés.
À retenir. La Banque mondiale a approuvé le 12 juin 2026 un programme de 1,12 milliard de dollars (première phase : 525 millions) pour le corridor Douala-Bangui, qui porte plus de 80 % du commerce extérieur de la RCA. Coût jusqu'à 270 dollars la tonne, 9 à 12 jours de trajet, 38 postes de contrôle au Cameroun dont 17 avec paiements informels. En parallèle, le Corridor 13 financé par la BAD (282 millions de dollars) doit offrir au pays un second accès à la mer via Pointe-Noire. Le vrai test : délais, coûts et barrages effectivement réduits.
Sources : Banque Mondiale/ Africtelegraph/ Sika Finance/ Africa24 TV
