Le Scanner du Business8 août 2026Lecture : 4 min
Le manioc n'est pas un aliment, c'est une matière première industrielle

Le manioc est disponible toute l'année, il pousse partout, il nourrit le pays. Il est aussi, potentiellement, la base d'une industrie. Encore faut-il cesser de le vendre en tas au bord de la route.
Commençons par l'ordre de grandeur. En République centrafricaine, l'agriculture occupe plus de 70 % de la population active et pèse près de 40 % du produit intérieur brut. Le pays dispose d'environ 15 millions d'hectares de terres arables, dont moins de 2 % sont effectivement exploités. Et pourtant, les importations alimentaires représentent encore près de 30 % de la consommation nationale. Un pays agricole qui achète sa nourriture à l'extérieur : c'est là que se loge le gisement de valeur.
La Société de manioc centrafricain (SMCAF) illustre ce que peut être une réponse endogène. L'entreprise intervient sur toute la chaîne, de la production au produit fini. Son directeur général, Joan Heren Issaka, décrit un modèle simple : accompagner des coopératives et des groupements de cultivateurs sur le plan mécanique pour leur permettre de produire à plus grande échelle, puis racheter cette production et la faire passer dans un processus de transformation - encore artisanal, avec l'ambition affichée de passer au stade industriel. La capacité de production mensuelle est estimée à environ 6 tonnes, en farine et en cossettes, écoulées sur le marché local.
Six tonnes par mois : le chiffre est modeste, et il faut le dire. Mais il est instructif. Il montre qu'une unité de transformation peut démarrer petit, sur une culture que tout le monde connaît, sans capital étranger, en s'appuyant sur des groupements existants. C'est exactement le modèle que ce média entend documenter : l'innovation n'est pas ici une technologie importée, c'est un séchoir, une râpe motorisée, un conditionnement propre et un circuit d'achat régulier auprès des producteurs.
Les obstacles techniques sont réels et identifiés. La mosaïque africaine et la striure brune font pourrir les tubercules dans le sol, réduisant les rendements et faisant flamber les prix sur les marchés. La FAO et l'Agence centrafricaine de développement agricole (ACDA) travaillent depuis plusieurs années à l'introduction et à la multiplication de boutures améliorées et résistantes. Sans matériel végétal sain, aucune unité de transformation ne peut sécuriser son approvisionnement : le problème est agronomique avant d'être industriel.
Du côté de la production, les résultats montrent que les choses peuvent bouger vite. Le Projet de réponse urgente à la crise alimentaire en Centrafrique (PRUCAC), financé par la Banque mondiale à hauteur de 50 millions de dollars et mis en œuvre avec la FAO et le PAM, a touché 329 000 petits exploitants ; entre septembre 2022 et juin 2023, la production alimentaire locale suivie par le projet est passée de 28 000 à 73 000 tonnes. La deuxième phase du projet, déployée notamment dans la Ouaka, mise sur la structuration en groupements et la formation post-récolte. À Grimari, l'association féminine ASFEYAD - 22 femmes exploitant environ 5 hectares en arachide, sésame, haricot et manioc, plus du maraîchage - a été formée à la conservation et à la commercialisation, avec un effet direct : moins de pertes, meilleure valeur marchande.
C'est ce dernier point qui mérite l'attention des porteurs de projets. En Afrique centrale, une part importante de la récolte est perdue entre le champ et le marché, faute de séchage, de stockage et de transport. Réduire ces pertes ne demande pas d'usine : cela demande des aires de séchage, des sacs adaptés, des magasins, un calendrier de collecte. Le rendement financier de ces investissements modestes est souvent supérieur à celui d'un équipement lourd mal dimensionné.
La leçon est cohérente avec notre ligne éditoriale, et elle vaut au-delà du manioc. Tant que la RCA exporte des matières brutes et importe des produits finis - y compris alimentaires -, la valeur se crée ailleurs. Transformer le manioc en farine enrichie, en amidon, en aliment pour bétail, c'est substituer des importations, créer des emplois ruraux et stabiliser les prix. Ce n'est pas spectaculaire. C'est ce qui marche.
À retenir. L'agriculture occupe plus de 70 % de la population active centrafricaine et pèse près de 40 % du PIB, mais moins de 2 % des 15 millions d'hectares arables sont exploités et près de 30 % de la consommation alimentaire est importée. La SMCAF transforme le manioc en farine et cossettes (environ 6 tonnes par mois) en s'appuyant sur des coopératives, avec l'objectif de passer à l'échelle industrielle. Les maladies du manioc (mosaïque, striure brune) restent le premier verrou, traité par la FAO et l'ACDA via des boutures améliorées. Le PRUCAC (50 M USD, Banque mondiale) a accompagné 329 000 petits exploitants ; la production suivie est passée de 28 000 à 73 000 tonnes entre septembre 2022 et juin 2023.
Source : Banque Mondiale/ Radio Ndeke Luka/ FAO/ Africa24 TV
